Quelles nouvelles valeurs pour la relation parent-enfant ?

En tant que parent, nous faisons toute la journée des choix, des arbitrages, et pour cela nous pouvons nous appuyer sur des valeurs1. Nous pouvons choisir plusieurs systèmes de valeur, qui nous amènent à mettre en place plusieurs façons d'accompagner nos enfants. Nous gagnons à clarifier, pour nous même, les valeurs sur lesquelles nous souhaitons nous appuyer, cela nous simplifie les choix et fluidifie notre parentalité.

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Cet article fait partie d'une série qui présente les propositions de Jesper Juul, thérapeute familial danois.

Déjà publiés sur le modèle éducatif : une relation éducative, ça marche comment ? et Estime de soi, confiance en soi : pour prendre la responsabilité de nous même et accompagner nos enfants

Et sur les nouvelles valeurs qui peuvent porter l'éducation : l'authenticité dans la relation éducative. Et l'équidignité, une clé pour réinventer la relation adulte/enfant

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Les valeurs que nous proposent Jesper Juul pour la relation parent/enfant :

Elles sont au nombre de quatre2, dans les livres de J. Juul, mais pour moi, elles peuvent se résumer à 3 valeurs :

- l'équidignité
- l'authenticité
- la responsabilité.

L'équidignité

Commençons par une définition de l'équidignité, je cite J. Juul (dans son livre « La vie en famille ») :

« L'équidignité, telle que je la conçois, signifie à la fois « de même valeur » (en tant qu'être humain) et « avec un respect identique pour la dignité humaine et l'intégrité des deux partenaires ».

L'équidignité c'est donc accorder le même respect en tant qu'être humain à l'adulte et à l'enfant (ou aux 2 membres de n'importe quelle relation) ainsi que garantir le respect de l'intégrité3 de chacun.

Ce n'est pas l'égalité : l'égalité veut dire : égalité de statut et de capacité, deux choses qui ne sont pas égales entre les adultes et les enfants. Les enfants sont, de fait, dépendants des adultes à la fois concrètement et légalement. (l'un découlant de l'autre).

Et ça n'est pas non plus la hiérarchie : les adultes au dessus des enfants. Oui, les adultes ont des capacités, une maturité qui les amène avoir plus de pouvoirs (au sens de possibilités, de pouvoir-faire) et donc automatiquement plus de pouvoir (au sens de pouvoir de décision avec la responsabilité qui va avec, du pouvoir-assumer). Mais non, cela ne veut pas dire que le choix de la hiérarchie est obligatoire.

J. Juul nous propose l'équidignité, ni l'égalité ni la hiérarchie. Bientôt une vidéo pour aller plus loin sur cet aspect.

Lorsque nous faisons le choix de cette valeur, de l'équidignité, qu'est ce que cela change ?

Cela change que nous nous engageons à respecter l'enfant en tant qu'être humain, à accorder, pour la relation, la même importance à ses envies, ses émotions, ses limites, ses valeurs qu'à nos envies, nos émotions, nos limites, nos valeurs. La même importance pour la relation.

Ça veut dire quoi concrètement ? Ça veut dire qu'on prend l'enfant au sérieux. On prend au sérieux, ses envies, ses émotions, ses besoins, ses valeurs, ses limites. Et les nôtres aussi. On se prend au sérieux.

Cela ne signifie pas que nous devons toujours adapter nos choix aux souhaits de l'enfant mais cela signifie que nous choisissons d'écouter vraiment l'enfant sans minimiser, que nous nous posons sérieusement la question de la meilleure façon de répondre aux besoins de tous.

L'équidignité, c'est souvent la qualité de relation que l'on a avec nos ami.e.s. Je parle bien ici de qualité de relation, il ne s'agit pas de fonctionner avec son enfant en tout point comme avec un ami adulte. Non, il s'agit simplement de la même qualité de relation, le même style de relation : cette relation où on prend l'autre au sérieux, où on cherche réellement des solutions qui conviennent à tous et où en même temps, on n'a pas peur de dire non car on a confiance dans le lien qui nous unit.

Concrètement, l'équidignité exclue donc les punitions, les récompenses, les jugements, le chantage, les menaces … Vous puniriez votre ami.e vous ? Vous lui feriez du chantage ? Pas moi. La différence entre un ami et votre enfant n'est pas une différence de nature de relation, votre enfant est une personne, comme votre ami.e. La différence est une différence de dépendance, de maturité : un enfant n'est pas un adulte. Petite personne et grande personne. Et vous pouvez le prendre en compte sans punir.

Par exemple, si vous annoncez à vos enfants que vous souhaitez partir en vacances à la montagne cet été et que l'un d'eux vous dit qu'il souhaite partir à la mer. Prendre son enfant au sérieux, c'est ne pas balayer son idée d'un revers de la main « De toute façon, c'est moi qui décide ». Ça n'est pas non plus lui répondre immédiatement : « Bien sûr, on va à la mer si tu veux ! ».

Non, c'est simplement écouter son envie, lui laisser une place. Puis décider de où on va en vacances. On peut décider de changer et d'aller à la mer. Ou bien d'aller tout de même à la montagne. Ou d'aller à un troisième endroit qui conviendra à tous. L'équidignité ne nous dit pas de « céder » ou de « ne pas céder », de « négocier » ou de « ne pas négocier », elle ne nous dit pas quoi choisir, elle elle nous dit comment choisir : en prenant notre enfant au sérieux. Avant, pendant et après la décision. En écoutant son point de vue, en cherchant à le comprendre, en écoutant ses émotions éventuellement désagréables si on choisit tout de même la montagne. L'équidignité nous dit aussi de nous prendre au sérieux ! En nous écoutant nous même et en assumant nos émotions et notre choix, et en le considérant et l'assumant comme seulement notre choix et non comme « ce qu'il faut faire ».

L 'équidignité c'est accepter que l'enfant est une personne, comme nous le sommes aussi et chercher à respecter l'enfant et nous même, comme des personnes, chaque jour. J'ai bien dit « chercher, chaque jour, à respecter », pas réussir à chaque fois. ;)

L'authenticité :

L'authenticité c'est « être vrai » dans la relation. C'est à dire ne pas jouer un rôle, comme par exemple le rôle de la femme, de l'homme, le rôle du parent, ou plutôt les rôles du parent : le parent bienveillant, le parent exigeant, le parent cool, le bon parent (un peu flou celui ci non ? ) etc, …

L'authenticité est donc la valeur qui nous pousse à être vrai, ou plutôt à essayer de l'être, comme dit J. Juul à « s'efforcer et réussir de temps à autre à être authentique ». J. Juul nous rappelle là clairement ce que je disais dans mon article : aller à l'idéal et comprendre le réel. C'est particulièrement vrai pour l'authenticité.

A quoi ça sert de décider d'essayer d'être authentique ? Je cite toujours J. Juul :

« L'authenticité (…) est une condition à trois facteurs déterminants :

  • nourrir des contacts chaleureux entre adultes, et entre adultes et enfants,

  • développer une autorité personnelle à travers laquelle avoir la possibilité de faire entendre l'ensemble de nos besoins, limites et valeurs,

  • travailler [à résoudre] et éventuellement résoudre les conflits et problèmes relationnels entre les membres de la famille. »

S'exprimer de façon personnelle et authentique. C'est le « langage personnel » cher à Jesper Juul.

Lorsque nous faisons le choix de cette valeur, de l'authenticité, qu'est ce que cela change ?

Être authentique c'est être vrai : cela change donc que les enfants se retrouvent confrontés à des personnes et non pas à des rôles. Ou pour paraphraser Haim Ginott : les enfants sont alors confrontés à des êtres humains qui sont des parents et non pas à des parents.

Prenons un exemple.

Etre authentique, c'est être vrai. Donc si je suis exaspéré.e par le huitième réveil de mon bébé, il n'est pas authentique de le prendre dans les bras en lui disant "Quel plaisir de te prendre dans les bras mon amour !" en tentant d'être agréable et de sourire alors qu'à l'intérieur on est épuisé.e, en colère, désespéré.e, dépassé.e. Il n'est pas authentique non plus d'aller le voir et de lui dire « La nuit on dort et on ne réveille pas ses parents ! ». Dans les deux cas, je joue un rôle, celui du parent bienveillant ou celui du parent « cadrant ».

Être authentique, ça pourrait être hurler "J'en ai marre que tu te réveilles 20 fois par nuit, c***ard !". Mais cela ne serait pas équidigne puisque je ne garantirai pas le respect des besoins de mon bébé qui a besoin de respect et d'aide pour calmer son émotion (et sa faim en général), et non pas d'un stress supplémentaire.

Il reste l'option de chercher l'authenticité qui n'agresse pas. C'est difficile. Pour le faire, il faut être au clair avec soi même, par exemple avoir pris un temps d'auto-empathie pour sortir du jugement ou de l'accusation du bébé (qui est là souvent à l'intérieur même si on sait que c'est normal qu'il se réveille) et assumer son émotion comme une expression de notre besoin propre et non comme une expression de la "non collaboration" de bébé.

Et ensuite le verbaliser, en gardant son calme, de façon personnelle et authentique, par exemple : "Bébé, je suis là. Viens dans mes bras. Tu vois, là je choisis de te prendre dans les bras car je sais que tu en as besoin, je veux être là pour toi, c'est important pour moi. En même temps, tu dois sentir que c'est pas facile pour moi car j'étais bien dans mon lit, j'aurais rêvé d'y rester. Tu sais parfois c'est difficile d'être parent."

Par exemple seulement, l'idée étant le langage personnel, c'est à vous de trouver le vôtre. Il y a milles possibilités.

Parler vrai et en étant très clair ou claire, dans les mots mais aussi et surtout dans notre tête et notre cœur, que c'est nous qui gardons notre responsabilité, pas bébé. On peut d'ailleurs ne rien dire du tout à bébé mais juste se le dire à nous même.

La responsabilité :

La valeur de la responsabilité, que nous propose J. Juul, c'est le choix d'assumer ses différentes responsabilités d'adulte et la façon dont on le fait.

C'est à dire assumer pleinement, consciemment et explicitement notre responsabilité personnelle d'abord, ainsi que la responsabilité de la relation et notre responsabilité sociale.

Ici, il y a un point essentiel que je veux préciser. La responsabilité n'est pas la culpabilité. Il ne s'agit pas d'être coupable si tout ne se passe comme dans nos rêves pour, par exemple, la relation avec notre enfant, il s'agit de prendre la responsabilité d'agir pour la relation. C'est bien différent. Il s'agit d'agir. Et non de ruminer ou de battre sa coulpe.

Tout commence par assumer sa responsabilité personnelle.

C'est à dire, par assumer nos besoins, nos valeurs, nos limites, nos émotions. Cela veut dire prendre soin de nous, prendre soin de nos propres besoins, assumer nos limites.

Un exemple concret ?

Je plie le linge sur la table du séjour. Mon enfant vient me demander d'aller jouer avec lui dans sa chambre. Je n'ai pas envie, à ce moment là, d'y aller, et je veux finir ce que je suis en train de faire.

Si je réponds « Écoutes, je voudrais bien venir jouer mais c'est important de plier le linge, je suis désolée, je ne peux pas venir », je n'assume pas ma responsabilité personnelle.

En réalité, rien ne m'oblige à finir de plier le linge, c'est moi qui décide que, à ce moment là, je veux faire ça. C'est pour moi, que c'est important de finir le linge aujourd'hui et maintenant. Peut être que je me dis que si je m'arrête, je n'aurais pas le courage de finir plus tard, parce que ma limite d'énergie est presque atteinte. Peut être que je pense que prendre soin du linge c'est prendre soin de tous, leur offrir un lieu de vie agréable, parce que c'est une de mes valeurs. Ou bien je sais que je vais avoir une semaine chargée et que le linge plié et rangé va m'aider à tenir le rythme, à assumer cette semaine chargée en prenant soin de mes besoins. Il se peut aussi que le linge ne soit qu'une excuse, et que je n'ai juste pas envie du tout d'aller jouer à ce moment là, ça aussi c'est ma limite, mon besoin.

Assumer ma responsabilité personnelle c'est donc dire à mon enfant quelque chose comme « Non, je ne veux pas venir jouer maintenant. » ou comme « J'aime finir ce que j'ai commencé, je viendrai quand j'aurais fini ça. ».

Assumer sa responsabilité personnelle c'est aussi assumer et gérer nous même nos émotions et ne pas les reporter sur l'enfant en lui disant par exemple : « Tu as vu dans quel état tu me mets ? ».

Si nous choisissons d'assumer nos 3 responsabilités, nous avons aussi à assumer la responsabilité de la relation. La responsabilité de la qualité de la relation. Cela signifie que nous sommes attentif à l'équidignité déjà, mais aussi que nous agissons lorsque nous observons que la qualité de la relation se dégrade. Que nous agissons de façon responsable, sans accuser l'enfant, sans lui dire des choses comme « Si tu passais plus de temps avec nous qu'avec ton téléphone, ça irait sûrement mieux entre nous ! ». J'en reparlerai.

Vient ensuite la responsabilité sociale. La responsabilité sociale des parents mérite sûrement plusieurs articles à elle toute seule. Je vais essayer ici de faire une rapide, mais incomplète synthèse de ce qu'elle englobe. La responsabilité sociale c'est en particulier :

  • la responsabilité vis à vis des besoins de l'enfant, y compris sa protection,

  • la responsabilité vis à vis de la société et de l'enfant (par exemple la transmission de la culture)

  • la responsabilité de garantir le respect de la responsabilité personnelle de l'enfant, c'est à dire lui garantir la possibilité d'exercer sa responsabilité personnelle : assumer ses besoins, ses valeurs, ses limites.

Des exemples ?

Si mon bébé pleure parce qu'il a faim, en lui donnant à manger, j'assume à la fois la responsabilité de répondre aux besoins de l'enfant, et la responsabilité de garantir sa responsabilité personnelle : il assume sa part en indiquant qu'il a un besoin et je garantis le respect de cela en y répondant.

Garantir le respect de la responsabilité personnelle de l'enfant c'est aussi par exemple accepter que mon adolescent exprime des valeurs différentes des miennes, en fait, garantir le respect de la responsabilité personnelle de notre enfant c'est lui permettre d'assumer sa responsabilité au fur et à mesure qu'il grandit dans différents domaines comme : son appétit, son sommeil, plus tard ses devoirs, sa tenue, ses émotions, et pourquoi pas sa lessive ! ;)

Je laisse le mot de la fin à Jesper Juul qui nous dit, parlant de la responsabilité dans la famille :

« La responsabilité personnelle a une très grande influence sur nos relations proches. (…) Lorsque nous n'endossons pas notre responsabilité personnelle en tant que parent, cela retombe inéluctablement sur les épaules des enfants sous forme de culpabilité. (…) Le fait qu'une personne assume sa propre responsabilité est bénéfique à l'ensemble de la famille. La responsabilité personnelle et individuelle devient ainsi une des conditions préalables à une réelle responsabilité sociale, ce qui est bien plus qu'un sacrifice ou de la charité. »

Qu'en pensez vous ? Quelles sont les valeurs que vous voulez faire vivre au quotidien dans votre famille ?

Bientôt de nouveaux articles et vidéos pour des exemples concrets. ;)

 

 

 

 

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1Le dictionnaire Larousse nous donne cette définition de valeur : « Ce qui est posé comme vrai, beau, bien, d'un point de vue personnel ou selon les critères d'une société et qui est donné comme un idéal à atteindre, comme quelque chose à défendre. » définition qui nous montre que les valeurs sont finalement à la fois des croyances (qui est posé comme vrai) et un objectif (un idéal à atteindre). J'en reparlerai.

2Équidignité, intégrité, authenticité et responsabilité

3 L'intégrité est la quatrième valeur selon J. Juul : respect de l'intégrité de l'enfant, garantie et protection de sa responsabilité personnelle. Pour moi et selon la définition donnée par J. Juul lui même, elle est incluse dans l'équidignité.

 

Publié le 15 janvier 2018 par Dominique Vicassiau Comprendre, Choisir, Changer : La Relation éducative


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