Moi d'abord ? Faut il se faire passer d'abord quand on est parent ?

Comme la plupart d'entre vous le savez, j'anime un groupe Facebook de parents, le groupe des Parents en chemin.

Et sur ce groupe, le lundi je fais une publication « Moi d'abord ! » qui est une publication où j'invite les parents à se demander qu'est ce qu'ils font pour remplir leurs propres besoins, quel est le pas qu'ils feront cette semaine en ce sens.

Et lundi, une maman a répondu ce message à ma publication :

Alors moi, je n'arrive pas à me faire à ce "moi d'abord" ? En règle générale, je trouve que les adultes se font passer devant les enfants avec toutes les mauvaises raisons du monde... Enfin, bonnes de leurs points de vue.
Du coup, ce "moi d'abord", il m'évoque un encouragement à cette tendance qui est de se faire passer avant, avec le sacro-saint "sans culpabilité", et de ne pas questionner son fonctionnement , ses automatismes, etc.
Je sais qu'il faut être en forme pour s'occuper de ses enfants mais où est la limite entre se faire passer avant (et ne pas remettre en cause notre fonctionnement, ne pas s'élever à la hauteur des besoins de nos enfants, etc. ) et se préserver de la fatigue émotionnelle et mentale liée à une parentalité à l'écoute des besoins des enfants (et agir en conséquence) ?

 

J'ai trouvé la question très intéressante, alors j'ai décidé d'en faire carrément un article.

1. Est ce que les adultes se font en général passer devant les enfants et si oui pourquoi ?

Il n'est pas si facile que ça de répondre à cette question.

Selon notre vision du monde, selon nos a priori, nos valeurs, on va naturellement avoir devant les yeux des lunettes qui vont filtrer ce que l'on voit : sélectionner les événements qui confirment notre vision du monde et ne pas voir ceux qui la contredise.

Ce biais de perception de notre cerveau est confortable d'une certaine façon mais il est aussi dommageable à l'objectivité.

Si je suis convaincue que les parents se font en général passer avant leurs enfants : je vais voir des preuves de cela régulièrement et je ne vais pas voir les preuves du contraire.

Si à l'inverse, je suis convaincue que les parents font toujours passer leurs enfants en premier : je vais en voir des preuves partout et je vais ignorer les moments où les parents se font passer avant. Beaucoup de gens pensent ainsi d'ailleurs, beaucoup de gens pensent que les parents font trop passer leurs enfants avant.

Alors qu'en est-il en réalité ?

Honnêtement, je pense qu'on ne peut pas répondre sauf à faire une enquête auprès d'un échantillon de parents, et ce d'autant plus qu'une même action peut être posée par des parents avec une intention totalement opposée : par exemple, je connais des parents qui travaillent beaucoup ou dans un poste qui ne leur convient pas vraiment, parce que pour eux, gagner de l'argent pour permettre aux enfants de ne pas être limité dans leurs rêves présents et futurs, c'est leur rôle de parent, c'est leur façon à eux de faire passer les enfants d'abord, quoi qu'ils leur en coûtent. D'autres parents, à l'inverse, considéreront que faire passer les enfants d'abord c'est cesser de travailler plusieurs années, même si leur travail leur plaît et leur manque. Alors comment savoir de l'extérieur ?

Peut être qu'il existe des études ou enquêtes qui ont réfléchi à cette question mais je n'ai pas cherché parce qu'il me semble que, dans le fond, cela n'a pas vraiment d'importance, il me semble plus utile de se concentrer chacun, chacune, sur notre situation personnelle, pour faire nos choix.

2. Est ce que dire "Moi d'abord" c'est ne pas questionner nos automatismes ? 

Il existe des personnes qui sont d'abord centrées sur elles même et qui ne questionnent pas leurs habitudes, leurs automatismes, leurs préférences, parce que ça ne serait pas confortable et qu'elles n'en ont donc, pas envie.

Ok mais est ce que ça veut dire que penser à soi d'abord implique obligatoirement de ne pas questionner nos habitudes ?

Non. En réalité, il n'y a aucun lien entre le principe de se faire passer d'abord et le fait de questionner ou pas nos habitudes. Les deux choses sont indépendantes et on peut choisi r de faire l'une, l'autre, les deux ou aucune. On peut par exemple très bien ne pas questionner nos habitudes tout en faisant passer les enfants d'abord, beaucoup de mères ont d'ailleurs fait cela par le passé.

Questionner nos habitudes quand l'équilibre familial n'est pas bon, quand notre enfant nous surprend, quand notre enfant nous montre que nos habitudes ne lui conviennent pas et même quand notre enfant arrive dans la famille tout simplement, c'est plutôt une très bonne idée et ce n'est pas contradictoire avec l'idée de se faire passer d'abord.

Parce que vivre avec des enfants ça ne peut pas être pareil que vivre sans enfant. Vivre avec des enfants nécessite forcément des adaptations.

Et en même temps, vivre avec des enfants c'est d'abord … vivre nous même !

3. Pourquoi "Moi d'abord" ?

On donne souvent l'image du masque à oxygène dans l'avion. Je l'aime bien aussi parce qu'elle apporte de la clarté.

Dans un avion, en cas de dépressurisation, il est demandé de mettre d'abord votre propre masque à oxygène avant d'aider votre enfant à mettre le sien. Pourquoi ? Parce que vous n'avez que 15 secondes environ avant de vous évanouir si vous ne mettez pas le masque et que 15 secondes c'est suffisant pour mettre votre propre masque mais pas celui de l'enfant et le votre. Pendant que vous mettez votre masque, il est possible que votre enfant s'évanouisse, mais il récupérera sans problème dès que vous lui mettrez son masque l'instant d'après. Alors que si vous commencez par votre enfant, il est probable que vous ne puissiez pas mettre le votre ensuite, dommage pour vous … et votre enfant qui sera impuissant face à ça ! Il est même possible que vous ne réussissiez ni à mettre le masque à votre enfant ni le votre si vous commencez par l'enfant.

Alors la consigne c'est : vous d'abord ! Mais pas seulement bien sur, après avoir mis votre masque, vous pourrez aider votre enfant à mettre le sien.

C'est la première raison pour le « moi d'abord » en tant que parent. Si vous tirez trop sur la corde de vos besoins, si vous vous épuisez en faisant toujours passer votre enfant d'abord, vous risquez le burn out ou l'accident et là … ça sera dommage pour vous (d'abord !) mais aussi pour votre enfant pour qui vous ne serez, du jour au lendemain, plus du tout disponible.

Mais ce n'est pas la seule raison.

Les enfants sont des personnes, ils et elles ont des droits et des besoins et ils et elles méritent qu'on les respecte et qu'on réponde à leurs besoins.

Et les parents ?

Et bien : Les parents sont des personnes, ils et elles ont des droits et des besoins et ils et elles méritent qu'on les respecte et qu'on réponde à leurs besoins.

Vous méritez de répondre à vos besoins. Parce que vous êtes une personne.

Et vous êtes responsable de le faire. C'est votre responsabilité personnelle, vous avez la responsabilité de répondre à vos propres besoins. Vous avez le droit de penser à vous, de répondre à vos besoins, y compris vos besoins de plaisir, de confort, de réalisation de soi, etc ...

Le but du « Moi d'abord » ce n'est pas seulement de se préserver de la fatigue émotionnelle et mentale excessive qui menace les parents, c'est aussi simplement se considérer soi même comme une personne qui mérite d'être prise au sérieux, qui mérite qu'on prenne soin d'elle. Et c'est assumer qu'on est la meilleure personne pour le faire.

4. Moi d'abord, pas seulement

Je veux profiter de cet article pour remercier Marie-Odile. Marie-Odile c'est la sage-femme qui m'a formé à l'accompagnement et au soutien de l'allaitement au sein de l'association dans laquelle j'ai été bénévole plus de 10 ans.

Marie-Odile m'a transmis une maxime qu'une sage-femme expérimentée lui avait transmis au début de sa carrière. Cette maxime qu'elle proposait à chaque parent c'était : « Moi d'abord, pas seulement ! ».

Ce n'est pas un hasard si je propose à son tour cette maxime à mon tour, parce que cette maxime m'a beaucoup apporté dans ma parentalité. Elle m'a permis d'accompagner une de mes filles dans des débordements émotionnels longs et réguliers, sans craquer et la passer par la fenêtre. Elle m'a permis de tenir le coup quand à leur naissance mes jumeaux ne savaient pas téter ni ne demandaient à manger et que, pendant des semaines, je passais 2 heures à tirer le lait, les nourrir difficilement … 2 heures toutes les 3 heures … Elle m'a permis de tenir dans tous les moments difficiles.

Merci Marie-Odile.

Moi d'abord, pas seulement.

Pas seulement parce que les enfants ne peuvent pas répondre à la plupart de leurs besoins seuls. Ils ont donc besoin que les parents (et les adultes de façon plus générale) soient là pour les y aider, pour garantir le respect de leur intégrité, de leurs besoins.

Alors oui, parfois, souvent les premières années, répondre aux besoins des enfants ça signifie faire passer nos besoins en second, les mettre en pause, les reporter. C'est inévitable.

Mais même dans ces moments là, le moi d'abord peut nous aider. Parce que … le masque à oxygène !

Plus votre enfant a objectivement besoin de vous, parce qu'il est petit, parce qu'il a une particularité, parce qu'il est malade ou qu'il traverse une mauvaise passe, plus il est nécessaire de répondre à vos propres besoins d'abord, pour tenir, pour pouvoir réellement l'aider.

Moi d'abord ne veut pas dire « Je fais ce que je veux et je ne me préoccupe pas des besoins de mes enfants ».

Moi d'abord ça veut plutôt dire « J'assume aussi mes propres besoins, je prends soin de moi aussi. »

Il s'agit dans le fond de répondre aux besoins de tous : les parents et les enfants. Le mieux possible. Ou le moins mal possible.

Et ça commence par ne pas organiser une vie où on s'oublie, où on ne répond chroniquement pas à nos besoins, nos besoins d'adulte, d'humain, de personne.

Il y a mille façon de répondre à nos propres besoins. Pour certains, travailler sera indispensable à leur équilibre, nourrira leur besoin de réalisation et d'utilité sociale et c'est ok. Pour d'autres, c'est être présent tous les jours auprès des enfants qui nourrira leur besoin de réalisation de soi et d'utilité sociale et c'est ok. Il n'y a pas de meilleure solution dans l'absolu, on ne vit pas dans l'absolu.

L'essentiel est de prendre aux sérieux vos besoins et ceux de vos enfants.

Est ce que vous vous sentez globalement bien dans votre vie ? Ou bien vous vous sentez mal, vous subissez ?

Je propose la publication « Moi d'abord » chaque semaine sur mon groupe pour une autre raison : il me semble, que les parents qui sont conscients de la nécessité d'accompagner les enfants sans violence éducative ordinaire, sont en général des parents qui sont très conscients des besoins de l'enfant et que le risque est beaucoup plus que ces parents s'oublient plutôt qu'ils oublient de prendre leur enfant au sérieux. D'où cette publication « Moi d'abord » pour rappeler à chacun, chacune de penser à soi aussi.

5. Une question de responsabilité personnelle et sociale et un changement de paradigme

Décider d'accompagner ses enfants dans l'équidignité, sans violence éducative ordinaire, avec authenticité et responsabilité, c'est changer de paradigme éducatif, de vision de l'éducation.

Mais souvent, on ne va pas au bout du changement de paradigme, parce qu'on ne réalise pas tout ce que ça implique.

Une des choses qu'on pensait avant, dans l'ancien paradigme, c'est que le sens de la responsabilité sociale de chacun permettait le respect de l'intégrité et la responsabilité personnelle de tous.

Cette idée amène à vouloir éduquer les enfants, à leur apprendre à faire attention aux autres d'abord. D'où les exigences éducatives classiques et les punitions.

Le nouveau paradigme propose une alternative, il propose l'idée que je ne peux pas assumer ma responsabilité sociale et prendre soin des autres si mon intégrité n'est pas respectée.

Cela a pour conséquence qu'on prend soin de la responsabilité personnelle des enfants, qu'on cesse de blesser leur intégrité avec des VEO, ce qui leur permettra ensuite de prendre mieux soin des autres !

Et si on changeait de paradigme … pour nous d'abord ?

Si on prenait soin de notre intégrité, de nos besoins, si on assumait notre responsabilité personnelle, la responsabilité de nos besoins pour nous permettre ensuite de prendre soin des autres ?

Souvent le parent change de paradigme dans la façon de voir l'enfant et son accompagnement mais pas dans la façon de se voir lui même. Il continue à se donner, à lui même, des ordres, des jugements, des auto-punitions, il continue à croire qu'il doit d'abord assumer sa responsabilité sociale envers l'enfant et il oublie que ce n'est que s'il assume pleinement ses besoins, ses limites, ses choix qu'il pourra pleinement prendre soin de son enfant.

Moi d'abord, pas seulement.

 

 

 

Publié le 30 janvier 2020 par Dominique Vicassiau Comprendre, Choisir, Changer : La Relation éducative


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