Et si l'affaire Matzneff pouvait nous apprendre quelque chose sur notre façon de réfléchir et notre vision de l'éducation ?

Depuis fin décembre, on parle beaucoup de l'affaire « Matzneff » suite à la sortie du livre de Vanessa Spingora « Le consentement ».

Beaucoup de choses ont été dites et je ne vais pas revenir sur le fond du dossier, beaucoup le font mieux que moi. Je veux parler de quelque chose qui n'est pas directement liée : de la façon dont nos idées influencent nos choix, de la façon dont nous réfléchissons, dont nous faisons nos choix d'engagements.

Par exemple : en fonction de quoi signons nous une pétition ? En fonction de quoi nous engageons nous pour quelque chose ? Ou encore plus important : en fonction de quoi choisissons nous un principe de vie ?

Le rapport ne vous semble pas évident et c'est normal, c'est parce qu'il ne l'est pas. Ça n'a bien sur aucun lien direct avec les agissements de Matzneff, mais ça un lien avec autre chose : avec une pétition qui avait initiée par lui à l'époque pour demander qu'on supprime l'interdiction pour un adulte, d'avoir des rapports sexuels avec un enfant de moins de 15 ans, même « consentant ».

Cette pétition avait reçu de nombreuses signatures de personnalités de l'époque. Et c'est choquant.

Il est très choquant d'un homme qui fait l'apologie de la pédocriminalité reçoive ainsi le soutien de nombreuses personnalités. Cela vient heurter de plein fouet notre besoin de justice, cela vient heurter notre envie que les méchants soient haïs, punis, exclus, empêchés.

C'est légitime que nous soyons choqué·e·s. Il est logique que nous ayons envie de tous les mettre dans le même sac et de jeter vite ce sac bien lesté à la rivière, loin de nous, nous les gens biens. Celles et ceux qui n’aurions jamais fait ça, qui n'aurions jamais soutenu un criminel, un méchant.

C'est légitime et logique parce que lorsqu'on lit des textes de Matzneff, lorsqu'on écoute des interviews, on a envie de vomir et de pleurer à la fois. C'est légitime parce que quand on voit les complaisances, les périphrases, les sourires face à ce qu'il raconte … ça fait peur.

Et pourtant je vais vous proposer d'aller au delà de votre dégoût, pour essayer de comprendre ceux qui l'ont soutenu à l'époque. Je rappelle que comprendre n'est pas valider, ni accepter. Mais essayer de comprendre les autres nous aide souvent bien plus à grandir nous même que de juste les juger et les rejeter.

J'ai lu pas mal d'articles, y compris certains articles où une partie des soutiens de l'époque s'exprimaient des années plus tard avec un peu plus recul. Il me semble qu'il y a 3 raisons majeures pour lesquelles il a reçu des soutiens.

Il est probable que certains commettaient le même genre de faits que lui et donc forcément le soutenaient.

D'autres personnes étaient très influencées par la psychanalyse, très présente à l'époque, psychanalyse qui a une vision particulière des choses je dirais pour faire court, là aussi d'autres en ont parlé mieux que moi. Aujourd'hui nous savons que la psychanalyse n'est pas une théorie ni une pratique basée sur des preuves, mais une forme de croyance.

Et les autres ? Et bien plusieurs soutiens ont indiqués avoir agi ainsi parce qu'à l'époque, ils avaient une valeur essentielle, absolue, indiscutable : la liberté : « Il est interdit d'interdire ! ». Et que s'il est interdit d'interdire, il est interdit d'interdire à des enfants de « consentir » à des relations avec des adultes.

Et ça, c'est intéressant. Le raisonnement qui a probablement amenécertains signataires à signer est intéressant.

En fait, ces personnes pensaient qu'il est illégitime d'interdire à qui que ce soit de faire une chose pour la seule raison « que ça choque des gens ». C'est grâce à ce même raisonnement qu'à cette époque beaucoup demandaient la dépénalisation de l'homosexualité. L'idée était « au nom de quoi on interdirait aux autres quelque chose de choisir leur vie ? ».

Et ils pensaient également que les enfants, les ados sont des personnes à part entière et donc qu'il est illégitime de leur interdire de faire quelque chose qu'ils disent vouloir juste parce que « ça choque ».

Ces personnes pensaient qu'il n'est pas légitime de penser qu'un adulte, ou que la loi, sait mieux qu'un enfant, qu'un ado ce qui est bon pour lui.

Ces personnes pensaient qu'un ado, qu'un enfant sait ce qui est bon pour lui, et qu'il n'est pas juste de lui imposer de suivre des règles extérieures à lui.

Ça ne vous rappelle rien ?

Moi si. Ça me rappelle la croyance, très répandue dans les milieux de l'éducation non-violente comme quoi : « Imposer quelque chose à son enfant c'est toujours une violence et il ne faut donc jamais le faire ». Quel que soit le contexte. Enfin j'exagère un peu, souvent on lit l'ajout « sauf sécurité » mais attention hein, il faut que vous soyez tout à fait sur que c'est vraiment dangereux hein, sinon ça ne compte pas.

Entendons nous bien, je ne suis pas en train de suggérer que dire « Imposer quelque chose à son enfant c'est une violence » c'est équivalent à soutenir des personnes comme Matzneff. Absolument pas, ça serait stupide et déplacé.

Non je suis simplement en train de poser une question : et si avoir des principes immuables, absolus était un piège ? Et si prendre des positions dogmatiques nous empêchaient de faire des vrais choix ?

J'ai bien sûr déjà pris moi même parfois, comme tout le monde, des positions dogmatiques. Parce que c'est rassurant, parce que ça simplifie, parce que j'y croyais à fond, parce que c'était « pour la bonne cause ». Je comprends combien c'est séduisant et d'une certaine façon, confortable moralement.

Pourtant cette histoire, si on veut bien faire l'effort de la regarder en face, nous montre aussi comment des bonnes intentions, des bons principes peuvent mener à des prises de position … plus que discutables.

Je vous propose de questionner vos principes absolus, ceux pour lesquels vous vous sentez incapables de trouver des vrais exceptions ou d'apporter des nuances, ceux que vous brandissez comme des mantras, ceux dont vous voulez convaincre tout le monde.

Parce qu'on peut se demander : et si l'enfer était vraiment pavé de bonnes intentions ?

J'ai accompagné des parents qui avaient pris au mot le fameux « si j'impose quoi que ce soit à mon enfant, je lui fais violence ». Et qui avaient aussi pris au mot le non moins fameux « je ne dois pas manipuler mon enfant ou faire quelque chose qui peut ressembler à de la manipulation sinon je lui fais violence ».

Résultat ? L'enfer. L'enfer pour les parents, et aussi l'enfer pour les enfants. L'enfer pour tout le monde.

Alors qu'il y a, au moins, deux choses qui peuvent amener à imposer quelque chose à son enfant.

Parfois les enfants ne savent pas ce qui est bon pour eux.

Et ça n'est pas seulement valable que pour les questions de sexe et de consentement dans une relation avec un adulte manipulateur. Ça arrive aussi parfois pour plein de choses du quotidien : pour manger, dormir, s'habiller, apprendre, etc …

Et le fait que ce fait, que les enfants ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux, soit repris, déformé, amplifié, brandi par certains pour justifier des violences éducatives envers les enfants n'est vraiment pas une bonne raison pour ne pas regarder les choses en face. Vraiment pas.

Les parents ont aussi des besoins.

Et on ne peut pas toujours répondre à 100% aux besoins de tous, même en faisant preuve d'imagination, parfois les parents vont s'imposer des choses à eux même et parfois la meilleure solution pour répondre le moins mal possible aux besoins de tous, parents et enfants, c'est d'imposer quelque chose à un enfant. Et c'est pas grave. Du tout.

Les enfants n'ont pas besoin de la liberté absolue. Les enfants ont besoin qu'on les respecte et qu'on les prenne au sérieux, ce n'est pas la même chose.

Je crois que souvent celles et ceux qui diffusent ce genre de dogme « On ne doit jamais imposer » ont peur.

Peur des parents. Peur que les parents cessent d'essayer de faire de leur mieux si on leur parle avec nuance. Peur que les parents imposent « tout et n'importe quoi » si on ne leur dit pas « attention imposer c'est mal !!! ».

Pourtant je crois qu'on peut faire confiance aux parents.

Les parents sont capables de nuance, de souplesse. Les parents sont capables d'accepter qu'il n'existe pas de règle simple immuable à suivre aveuglement et qu'il leur faudra tâtonner avec authenticité et responsabilité, pour trouver l'équilibre imparfait qui convient à leur famille.

Et ils peuvent le faire d'autant mieux qu'on leur parle avec réalisme, nuance et confiance !

Pour conclure, j'ai envie de m'adresser ici à vous, à vous qui souffrez au quotidien parce que vous essayez de ne jamais rien imposer à vos enfants : êtes vous sur, être vous sure que ce positionnement que vous avez choisi vous permet vraiment de respecter vos enfants au quotidien ? Si ce n'est pas le cas : des solutions existent, vous n'êtes pas obligé·e·s de souffrir.

Publié le 09 janvier 2020 par Dominique Vicassiau Coups De Gueule Et Coups De Cœurs


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